Hypothèse de l’automédication

D’un autre côté, l’hypothèse de l’automédication prédit que la raison pour laquelle certaines personnes consomment du cannabis est qu’elles ont une prédisposition à la psychose – donc, en d’autres termes, c’est la psychose qui influence les jeunes à consommer la drogue plutôt que l’inverse.

Une étude effectuée par Hamera et autres (1995), a examiné chez 17 personnes qui souffraient de schizophrénie, la corrélation entre des symptômes psychotiques rapportés par les participants, la consommation de drogues légales et illégales, le respect de la prise de médicaments, sur une période de 84 jours consécutifs. Ils ont seulement trouvé une relation entre la nicotine et les symptômes psychotiques avant-coureurs, et entre la caféine et les symptômes d’anxiété, et de dépression. Ils n’ont pas trouvé de lien entre les symptômes psychotiques et la consommation d’alcool ou de cannabis. Toutefois, dans cette étude, les mesures étaient auto-évaluées et si on combine cela au fait qu’il y avait un taux peu élevé de forts consommateurs de drogue dans ce petit échantillonnage, ces facteurs sont limitatifs. Une autre étude a conclu que la consommation de cannabis ne déclenchait pas le développement de la psychose même chez les personnes qui étaient considérées à risque de la développer (Phillips et autres 2002). Une étude de suivi plus complète sur 14 ans, de 1580 hollandais, a montré que la consommation de cannabis prédisait l’occurrence de symptômes psychotiques futurs même chez les personnes qui n’en avaient pas à la base (Ferdinand et autres, 2005), ce qui va à l’encontre de l’hypothèse de causalité du cannabis. Les auteurs font cependant remarquer que les personnes qui avaient des symptômes psychotiques avant la consommation de cannabis étaient également à risque en matière de consommation de cannabis lors du suivi et donc, contrairement à l’étude précédente, le lien directionnel entre le cannabis et la psychose n’est pas très clair ici et peut venir appuyer l’hypothèse de l’automédication.

De nombreuses études ont mis en valeur les effets euphoriques de la drogue qui peuvent soulager les divers « symptômes négatifs » (perte ou diminution de la motivation, perte ou diminution de la prise d’initiative, ou d’avoir de nouvelles idées, difficultés à exprimer ses émotions, difficultés à penser et/ou se concentrer) ainsi que la dépression.

Bien qu’il existe de nombreuses études quantitatives sur le lien entre la psychose et le cannabis et qu’il y a eu quelques études sur les raisons pour lesquelles les personnes souffrant de maladies mentales fumaient du cannabis (Boys, Marsden & Strang, 2001; Gregg, Barrowclough & Haddock, 2009; Healy et autres 2009), il reste qu’il y a toujours une pénurie de littérature qualitative examinant ce lien. Dans une étude antérieure, Dixon et autres, ont étudié 83 patients atteints de schizophrénie et les résultats ont indiqués que le cannabis diminuait l’anxiété et la dépression, et augmentait le sentiment de calme, parfois, au coût d’une méfiance accrue (1990). Très récemment cependant, Lobbana et autres, ont essayé de comprendre les facteurs qui influençaient les personnes atteintes de psychose à consommer des drogues, d’un point de vue qualitatif (2010). Les auteurs ont découvert quatre raisons majeures lors des entrevues avec les participants qui semblaient être des facteurs importants dans l’influence de la consommation de cannabis chez les jeunes.

Tout d’abord, beaucoup de jeunes considéraient l’usage de drogues (surtout le cannabis) comme une composante « normale » et largement acceptée de leur quotidien et de leurs activités. Certains participants ont mentionné que le cannabis les aidait à avoir un meilleur comportement social. Une connotation positive était également rattachée à la « culture » cannabis, même chez les participants qui n’avaient pas exprimé cette opinion. Ces participants ne considéraient pas que consommer de la drogue faisait partie de la culture « normale » mais se vantaient de faire partie d’un mouvement subversif où la consommation de cannabis était considérée comme aller à l’encontre des normes sociales perçues. Donc dans les deux cas, il n’y avait pas vraiment de stigmate rattaché à la consommation du cannabis et même s’il en existait un, les participants le percevaient comme faisant partie de l’attrait subversif ou « en marge » de la drogue. En conséquence, l’influence de normes de drogues perçues a été conceptualisée par les auteurs comme étant un facteur significatif dans le cadre de l’expérimentation et de la consommation du cannabis chez les jeunes souffrant de psychose.

Deuxièmement, les participants attribuent leur consommation de drogue à des sources externes et internes. Ceux qui ont parlé de sources internes (c.-à-d., la consommation est un choix personnel actif) avaient tendance à mettre l’accent sur les effets positifs du cannabis sur leur vie sociale. Fumer du cannabis était une façon de se connecter et d’établir un rapport avec les autres. Dans l’ensemble, c’était considéré (du moins au début) comme une expérience amusante et agréable et un mécanisme pour améliorer leurs relations interpersonnelles. Quant à ceux qui ont cité des sources externes pour leur consommation de cannabis (c.-à-d., leur consommation était due à l’influence des autres), ils donnaient l’impression que cette consommation était inévitable et se repliaient derrière un rôle passif quant à la façon dont ils avaient commencé à en consommer. Selon ces participants, l’appartenance à des groupes de pairs est renforcée et tourne autour de la consommation de drogue; les jeunes subissent une pression pour continuer d’en consommer parce qu’ils craignent l’isolement social, déclaré ou non, de la part de leurs amis pour avoir arrêté de consommer. Dans les deux cas, la motivation de consommer du cannabis est déclenchée par des pressions sociales, ce qui se rapproche des raisons typiques pour lesquelles les jeunes, qu’ils soient psychotiques ou non, consomment du cannabis.

Les auteurs de l’étude ont également remarqué que ce désir d’appartenance et d’être accepté est valide lorsque les jeunes commencent à consommer de la drogue mais aussi lorsqu’ils veulent arrêter. Les participants qui ont réduit ou arrêté de consommer du cannabis ont vu un changement dans leurs objectifs de vie personnelle; ils donnent une valeur plus importante à leur santé, au revenu disponible et aux relations avec les membres proches de leur famille. La fonction sociale de la consommation du cannabis existait toujours, mais cette fois-ci c’était dans un contexte où les participants expliquaient qu’ils avaient réalisé qu’ils avaient un problème et devaient arrêter la consommation. L’aspect social de la consommation du cannabis était un élément important pour les participants – au point où si le cannabis était consommé en isolement, cela était considéré comme une anomalie et qu’il y avait un problème. Ce sont les participants plus âgés qui avaient tendance à parler de la diminution de leur consommation de cannabis et des changements qui sont survenus dans leurs objectifs de vie. Ceci est conforme à la tendance générale, à savoir qu’il y a une diminution naturelle de la consommation de drogues, quelle que soit la population.

Et finalement, la conviction des participants qu’il existait un lien entre la santé mentale et la consommation de drogue était considérée jouer un rôle dans leur consommation. Certains participants avaient un sens intuitif du modèle biosocial ou du modèle cognitif de diathèse-stress lorsqu’ils expliquaient pourquoi ils consommaient du cannabis. Ils ont avancé l’idée qu’ils étaient déjà prédisposés à la maladie mentale (antécédents de maladie mentale dans la famille) et que la drogue a peut-être tracée la voie ou menée à leur psychose. D’autres participants ont expliqué que le cannabis ou les drogues en générale, étaient des mécanismes d’adaptation pour leurs problèmes de santé mentale. Ces jeunes utilisaient certains effets de la drogue pour soigner eux-mêmes les symptômes de leur maladie mentale. Par exemple, un jeune homme a expliqué qu’il souffrait d’insomnie et que le cannabis l’aidait à dormir. Un autre participant a dit que le cannabis le soulageait temporairement de la dépression et de l’anxiété. Un autre a décrit comment la consommation du cannabis l’aidait à affronter ses voix psychotiques. Il a expliqué que de dire qu’il consommait de la drogue était une explication plus simple, qui provoquait moins d’anxiété, que de dire qu’il entendait des voix. Par contre, plusieurs participants ont déclaré qu’utiliser du cannabis pour gérer certains symptômes était trop imprévisible à long terme et pouvait en fait, exacerber ces symptômes.

Les jeunes ont souligné à maintes reprises que le cannabis soulageait l’humeur négative et aidait à stimuler les relations sociales, et selon les auteurs de l’étude, ceci était particulièrement pertinent à ce groupe de la population parce que la psychose précoce touche surtout les adolescents et les jeunes adultes. C’est un stade de la vie où le besoin de cadrer avec ses pairs et d’expérimenter, sont des marqueurs développementaux importants. Ceci, combiné au fait que beaucoup de personnes qui souffrent de psychose connaissent des symptômes négatifs (qui les font sentir encore plus isolés socialement que leurs pairs), peut expliquer pourquoi de nombreux jeunes sont poussés à essayer et à continuer de consommer du cannabis.

Finalement, cette revendication que les jeunes consomment du cannabis pour se soigner est compréhensible, dans un certain sens, compte tenu des réponses détaillées données par les participants de cette étude. Cependant, plus de travail, surtout qualitatif, doit être effectué pour mieux comprendre les raisons qui motivent les jeunes qui souffrent de psychose à consommer du cannabis. Ceci a de vastes répercussions lors du développement de campagnes de sensibilisation, d’interventions et de stratégies pour aller à la source de ces facteurs intrinsèques. En écoutant attentivement les opinions et les points de vue des jeunes, nos chances de développer des programmes et du matériel utiles, seront meilleures.